14 Août, 2008 - Heure de publication 17:07 GMT
Alan Little, de la BBC, à Johannesbourg
On peut dire en quelque sorte qu'un fantôme hante les négociations engagées pour tenter de trouver une issue à la crise: celui de Joshua Nkomo (décédé en 1999), dont le sort devrait servir d'avertissement à tous ceux qui tentent de trouver un accord avec Robert Mugabe.
Joshua Nkomo était, avec Robert Mugabe lui-même, un des dirigeants de la lutte de libération contre l'ancien régime d'Ian Smith. Au moment de l'indépendance, en 1980, il avait même semblé être une alternative possible à Robert Mugabe. Et il bénéficiait d'un large soutien dans sa vaste région du Matabeleland, dans le sud et l'ouest du pays. Robert Mugabe lui avait livré une lutte sans merci pendant cinq ans, et avait fini par le détruire. De deux façons.
Neutralisation
Tout d'abord, il avait envoyé la cinquième brigade de son armée, une unité connue pour sa brutalité et formée par des cadres nord-coréens, dans la région. Des milliers de partisans de Joshua Nkomo avaient été massacrés et leurs corps jetés dans des charniers dans le cadre de cette opération qui avait duré deux ans.
Robert Mugabe avait ensuite réussi un coup de maître: il avait conclu un accord de partage du pouvoir avec son rival, qui était entré au gouvernement avec le titre de vice-président. Les partis des deux hommes avaient fusionné pour former la Zanu-PF: du moins, c'était la version officielle. En fait, le parti de Robert Mugabe avait simplement "avalé" l'autre. Joshua Nkomo se retrouvait neutralisé, privé de tout pouvoir réel. Détruit.
Après quoi, le président avait utilisé la nouvelle donne résultant de l'accord pour consolider son régime à parti unique et d'installer sa dictature, qui avait duré vingt ans.
Si Joshua Nkomo pouvait adresser un message aujourd'hui à Morgan Tsvangirai, chef de file du parti d'opposition MDC, il lui conseillerait peut-être de ne pas se laisser prendre au même piège.
Pas de "solution Nkomo"
MM. Mugabe et Tsvangirai sont déjà d'accord, en principe, pour partager le pouvoir: le président resterait en place, le chef de l'opposition devenant premier ministre.
Mais les discussions achoppent notamment sur la question des pouvoirs que Robert Mugabé pourrait garder, et lesquels iraient à son rival.
Selon les observateurs, le président envisage ce qu'on pourrait appeler une "solution Nkomo", gardant le contrôle de l'armée et des services de sécurité, dont il s'est déjà servi plus d'une fois pour terroriser ses adversaires et remporter des victoires électorales successives.
Autrement dit: il cherche à garder tous les instruments du pouvoir éxécutif. Morgan Tsvangirai se verrait confier la responsabilité de l'économie, en ruines.
Le dirigeant de l'opposition tombera-t-il dans le piège?
Pressions
Il y a des raisons de penser qu'il refuserait un poste aussi empoisonné. Et on sait que l'Union européenne et les Etats Unis ont déjà indiqué qu'ils n'accepteraient pas d'aider au financement d'un programme de rétablissement économique après un accord de ce genre.
Robert Mugabe a cherché à exploiter cette position accusant son rival d'être le candidat des intérêts occidentaux, et d'un nouvel impérialisme britannique.
De tels propos recueillent encore une certaine approbation dans une grande partie de l'Afrique. Mais non au Zimbabwé même, où la population souffre de plus en plus de l'état catastrophique de l'économie.
Tout indique que dans le pays, le MDC fait l'objet de fortes pressions de la base, des millions de Zimbabwéens qui ont tant risqué et souffert.
Ils craignent surtout maintenant de voir Morgan Tsvangirai céder, accepter le marché qu'on lui propose. Un grand nombre d'entre eux verraient cela comme une trahison.
Autour de la table des négociations, ils sont trois contre un: le président sud africain Thabo Mbeki (le médiateur dans ce processus) et Arthur Mutambara, qui dirige une faction minoritaire de l'opposition, se joignent à Robert Mugabe pour faire pression sur Morgan Tsvangirai pour qu'il accepte la formule proposée par la Zanu-PF.
Mais jusqu'ici, il n'a pas capitulé, et s'est montré bien plus coriace que les trois autres ne l'avaient escompté.
Deux atouts
Il réclame un transfert du pouvoir éxécutif réel de la présidence au bureau du premier ministre, Robert Mugabé restant président, mais dans un rôle purement symmbolique, cérémonial.
Les chances de voir ce transfert semblent bien minces. Les "durs" qui dirigent les forces armées et les services de sécurité y sont implacablement opposés.
Mais Morgan Tsvangirai dispose de deux atouts: il détient la clé d'un programme éventuel de rétablissement de l'économie zimbabwéenne, qui ne serait pas engagé sans lui.
Et puis, le temps travaille pour lui. En Afrique du Sud, le mandat de Thabo Mbeki expire dans moins d'un an. Et Jacob Zuma, considéré comme son successeur le plus probable, est bien plus critique à l'égard de Robert Mugabe. Et son parti, l'ANC, a déjà ouvertement accusé le président zimbabwéen de jeter le discrédit sur la tradition héritée des luttes de libération.
C'est là où les comparaisons avec le passé cessent: nous ne sommes pas en 1987, quand Robert Mugabé avait neutralisé son rival d'alors. Et Morgan Tsvangirai est dans une bien meilleure position que ne l'était Joshua Nkomo.
Robert Mugabe est en train de s'apercevoir qu'il n'est plus aussi facile qu'autrefois d'avaler l'opposition toute entière comme une proie, et de maintenir un pouvoir absolu.