11 Juillet, 2006 - Heure de publication 13:54 GMT
Joseph Winter et Christophe Farah
BBC World Service
Les Etats-Unis refusent de traiter avec lui, au motif qu'il figure sur la liste américaine des personnes soupçonnées d'avoir des « liens avec le terrorisme ». Une liste qui a été établie après les attentats du 11 septembre 2001 à New-York et Washington.
Cheikh Aweys a été porté à la tête de l'organe consultatif de l'Union des Tribunaux Islamiques. L'ancien président de l'Union, Cheikh Charif Cheikh Ahmed, dirige actuellement le comité exécutif de l'organisation. La structure de la direction des Tribunaux Islamiques ne permet pas d'identifier qui est le numéro un de l'alliance islamiste.
Ancien colonel de la défunte armée somalienne, Cheikh Aweys a été porté sur la liste américaine des présumés terroristes, pour avoir dirigé, dans les années 1990, le groupe Al Ittihad Al Islamiya, accusé d'avoir des liens avec le réseau Al Qaeda. Cheikh Aweys, âgé de 61 ans, réfute les allégations portées contre lui.
« Il est inapproprié d'inscrire sur une liste de terroristes quelqu'un qui n'a pas tué ni fait du mal à personne », a expliqué à l'agence France Presse le dirigeant islamiste. « Je ne suis pas un terroriste. Mais si le fait de pratiquer ma religion et mon amour de l'Islam font de moi un terroriste, j'accepte la désignation », ajoute Cheikh Aweys.
Le sourire avenant
Joseph Winter l'a rencontré en 2004 dans son domicile familial niché dans le dédale des petits chemins du quartier résidentiel de Mogadiscio. La demeure surplombe la route qui conduit à la mosquée où le religieux livre ses sermons.
Assis en tailleur, à même le sol, égrenant ses propos sur un ton velouté et calme, le sexagénaire ne donnait pas l'impression d'être le cerveau d'un groupe terroriste. La barbe roussie par le henné, il ne dédaignait pas de ponctuer son plaidoyer par des sourires.
Des enfants couraient joyeusement dans la maison et la cour, jusqu'à ce que Cheikh Aweys leur enjoignît de quitter les lieux pendant que le journaliste réalisait l'interview.
Pendant la conversation, il tenta de convertir notre collègue à l'Islam, mais ce dernier a éludé la proposition en lui demandant de prier pour lui.
Il circulait à Mogadiscio apparemment sans aucune restriction, même s'il était accompagné d'une escouade d'individus armés, juchés sur un « technical » qui s'avère être un véhicule tout terrain surmonté d'un canon de défense anti-aérienne.
Mais un tel dispositif est loin d'être une exception pour tous ceux qui ont en les moyens à Mogadiscio, une ville en mal d'état de droit.
Le correspondant de la BBC à Mogadiscio, Hassan Barise, souligne que le dirigeant islamiste s'est rendu en Arabie Saoudite et à Dubai sans avoir été appréhendé, malgré le fait qu'il figure sur la liste américaine des présumés terroristes.
Cheikh Aweys a démenti, à maintes reprises, les allégations selon lesquelles il dirigeait des camps d'entraînement de combattants islamistes en Somalie.
Les amputations
« Personne ici ne combat les Etats-Unis », avait-il déclaré en 2004, tout en faisant observer qu'il n'était qu'un théologien musulman, convaincu que la Charia (loi islamique) et l'Islam sont les seules alternatives aux problèmes de la Somalie.
Il avait, toutefois, reconnu qu'il partageait les sentiments de ceux qui estimaient que l'Islam faisait l'objet d'une guerre planétaire menée par les Etats-Unis et leurs alliés. Et Cheikh Aweys d'ajouter qu'il soutenait « les Moudjahidines qui ripostent ».
A la suite de la défaite de l'organisation Al Ittihad, dans les années 90, Cheikh Aweys avait commencé à jouer un rôle de premier plan au sein des tribunaux islamiques. Ces instances avaient été mises en place par des hommes d'affaires, en quête d'un semblant de normalité dans une ville placée sous la coupe de chefs de guerre.
Les tribunaux islamiques ont été chaudement accueillis par les habitants du nord de Mogadiscio, en dépit des châtiments sévères qu'ils ont appliqués dans leurs jugements. Ces cours ordonnent l'amputation des voleurs et la lapidation des personnes condamnées pour viol et meurtre.
Des individus armés, qui appliquent les verdicts de tribunaux islamiques fonctionnant sur des bases claniques, ont rejoint les autres instances religieuses, au cours de ces deux dernières années. Ce ralliement a donné lieu à la naissance de la plus importante milice en Somalie.
Cheikh Aweys a toujours été l'autorité spirituelle des tribunaux islamiques, même si Cheikh Ahmed en était officiellement le président.
Bon nombre d'observateurs ont été surpris par la rapidité avec laquelle les tribunaux islamiques ont vaincu la coalition des chefs de guerre qui contrôlait Mogadiscio depuis 1991.
Le parcours du chef religieux
Certains attribuent la victoire foudroyante des miliciens islamistes, à l'organisation et à la stratégie développées par Cheikh Aweys. Celui-ci se trouvait dans la région centrale de Galgudud pendant les combats.
Au début de cette année, un rapport des Nations unies indiquait que le chef religieux recevait une aide militaire importante de l'Erythrée. Une affirmation démentie par les autorités d'Asmara.
Cheikh Aweys a des antécédents dans les rivalités ataviques entre la Somalie et l'Ethiopie.
L'agence Reuters indique qu'il avait reçu une distinction pour sa bravoure dans la guerre somalo-éthiopienne de 1977.
L'Ethiopie avait, par la suite, aidé Abdillahi Youssouf à vaincre l'organisation Al Ittihad de Cheikh Aweys, dans les années 90.
Abdillahi Youssouf, actuellement président intérimaire de la Somalie, avait été fait prisonnier par Cheikh Aweys, dans la lutte que se livraient les deux hommes.
En 2004, lorsqu'Abdillahi Youssouf est élu président, Cheikh Aweys déclare qu'il soutiendra le nouveau leader somalien aussi longtemps que le président intérimaire dirigera le pays selon les préceptes de l'Islam. Cheikh Aweys formule cet engagement, malgré le fait que le président somalien ait décidé de traquer les personnes suspectées d'avoir des liens avec l'organisation Al Ittihad.
« Le bien-être du peuple somalien est plus important que mes intérêts personnels », explique le dirigeant islamiste.
Mais la propulsion de Cheikh Aweys à la tête de l'Union des Tribunaux Islamiques est susceptible de relancer les hostilités, au regard du soutien que les Etats-Unis et l'Ethiopie accordent à tous ceux qui sont opposés à l'instauration d'un pouvoir islamique en Somalie.