Le dernier prisonnier de Tiananmen

  • 3 juin 2014
Char
Au cours des manifestations de 1989, plusieurs chars ont été incendiés.

Certains prisonniers de Tiananmen ont vite été relâchés, mais 1600 personnes ont écopé de peines de prison ferme. Aujourd’hui, seule une personne condamnée à l’époque serait toujours prisonnière. Nous n’avons aucune photo de lui, mais nous connaissons son nom : Miao Deshun.

A l'époque ouvrier à l’usine de Pékin, Miao Deshun a été reconnu coupable d’incendie criminel après avoir jeté un panier sur un char en feu, lors des manifestations de Tiananmen de 1989.

À cause de cette infraction en apparence mineure, l’homme a d’abord été condamné à mort avec sursis. Quelques années plus tard, sa peine était modifiée : il serait prisonnier à vie.

La libération de Miao n'est pas prévue avant le 15 Septembre 2018.

"Il était calme et très souvent déprimé," se souvient Dong Shengkun, un condamné de Tiananmen qui a côtoyé Miao Deshun en prison.

Chaque personne interviewée par la BBC a décrit un homme terriblement maigre, presque décharné.

"Nous avions tous les deux été condamnés à des peines de mort avec sursis", raconte M. Dong. "J’étais enchaîné, mais il ne l'était pas. Les gardes ont probablement pensé qu'il était trop maigre pour porter des chaînes aux pieds. Il aurait été incapable de marcher."

Tienanmen
Il est possible que Miao Deshun, prisonnier de Tiananmen, soit mort en prison.

Mort ou vivant?

L'administration pénitentiare de Pékin a refusé de répondre aux questions concernant Miao Deshun, notant qu’ils ne répondaient jamais aux questions des journalistes étrangers. Cependant, Dui Hua, une organisation américaine défendant les droits des prisonniers chinois, affirme qu’il est fort probable que Miao soit le dernier prisonnier du soulèvement de Tiananmen de 1989.

Bien sûr, il est possible que Miao Deshun soit mort en prison, mais sa mort n’a jamais été annoncée. L'administration pénitentiare ne confirme le statut des prisonniers qu’aux parents proches.

En supposant que Miao Deshun soit toujours en vie, pourquoi serait-il resté en prison aussi longtemps, alors que la plupart des autres prisonniers ont été libérés ?

Ces derniers affirment que Miao aurait refusé de signer des lettres d’excuses pour sa participation aux manifestations de Tiananmen. Il aurait également refusé de participer au travail pénitentiaire, préférant passer ses journées à lire le journal dans sa cellule.

"Il est le dernier prisonnier parce qu'il n'a jamais admis qu'il avait tort, il a refusé de se soumettre aux règles et de participer aux travaux forcés", se souvient Sun Liyong, un ancien prisonnier. M. Sun vit aujourd'hui à Sydney, en Australie. Il est ouvrier sur des chantiers de construction. Pendant son temps libre, il dirige des fonds consacrés à l'aide aux victimes et aux anciens prisonniers des protestations de Tiananmen. Il dit qu'il n'est même pas sûr que Miao soit vivant. "Je reste en contact avec d'anciens détenus et à chaque fois je leur demande s'ils ont entendu parler de Miao. La dernière fois que quelqu'un l'a vu, c’était il y a une dizaine d’années."

D'autres anciens prisonniers justifient la longue sentence de Miao par son statut modeste d’ouvrier. "Quand les peines d'emprisonnement ont été prononcées, les citoyens ordinaires ont reçu des peines plus sévères", explique l’un d’eux, Zhang Baoqun. "Ceux qui avaient de bonnes relations, et certains protégés par des associations, ont reçu des peines moins sévères." "Personne ne défendait des gens comme nous", affirme M. Zhang. "Alors que Wang Dan, par exemple, qui était l'un des organisateurs de la manifestation, a seulement été condamné à quatre ans de prison."

"Au début des années 1990, lorsque la famille de Miao est venue le voir, il a refusé les visites. Il ne voulait pas que ses vieux parents voyagent si loin pour le voir. Depuis, personne n’est venu pour lui" raconte M. Dong. "Les gardes le traitaient comme s'il était fou. J'ai entendu dire qu'ils l'ont déplacé à Yanqing." Tout ce que M. Dong sait sur cette prison, c’est qu’elle se trouve très loin de Pékin.

Yanginq
Miao Deshun serait détenu à la prison de Yanqing.

" Conscience tranquille "

La BBC a voyagé pendant des heures dans les montagnes pour atteindre les portes de la prison de Yanqing, une institution pour les détenus âgés et malades mentaux. La distance laisse penser que Miao Deshun a été banni de la société moderne, loin de la politique, loin de la place Tiananmen.

Les anciens détenus n’ont pas tous pu récupérer leur vie quotidienne.

Après sa sortie de prison en 2003, Zhang Baoqun a exercé plusieurs travaux dans le but de faire vivre sa femme et son jeune fils, né après sa libération. M. Zhang s’interroge sur ses actes de 1989. "Je ne participerai plus à ce genre de manifestations. C'était dépourvu de sens. Vous ne pouvez pas changer votre pays, peu importe les efforts que vous y consacrez" explique-t-il.

Tiananmen
Les manifestations de la place Tiananmen de 1989 ont dévoilé de profondes divisions entre les dirigeants chinois.

Depuis sa sortie de prison il y a huit ans, Dong Shengkun n'a jamais été en mesure de trouver un emploi à temps plein. Séparé de sa femme et de son enfant, il vit avec sa mère de 76 ans. Lui n'a aucun regret au sujet de ses choix passés. "J'ai la conscience tranquille", affirme-t-il, ajoutant: "Tant de gens ont tant sacrifié. Ils n'ont pas sacrifié leur vie pour la société matérialiste d'aujourd'hui."

M. Dong reste stoïque lorsqu'on l'interroge sur le dernier prisonnier, Miao Deshun. "Je ne suis pas surpris qu'il soit encore en prison," soupire-t-il. "Cela fait certes 25 ans, mais les autorités font ce qu'elles veulent" déplore M. Dong.